Interview de M. l’Ambassadeur à Info Matin.

1. Le groupe islamiste Ansar-dine vient de libérer un contingent de soldats maliens à travers les bons offices du Haut-conseil islamique du Mali, est-ce que la France pourrait envisager ce canal en vue d’obtenir la libération de ses otages retenus prisonniers par AQMI, allié d’Iyad au Nord-Mali ?
Je ne pense pas que les situations soient comparables. Les militaires maliens avaient été faits prisonniers dans le cadre d’un conflit interne et étaient protégés par des conventions internationales. Les otages français - mais permettez-moi d’associer aussi les autres otages européens et algériens - sont tous des civils, étrangers à tout conflit et enlevés lâchement.

2. Paris dit être attachée à l’intégrité territoriale du Mali et disposée à apporter son concours à travers le dialogue avec les séparatistes. Pourquoi la France qui a refusé le dialogue avec les indépendantistes kanaks, veut-elle privilégier cette solution pour le Mali ?
Pour ce qui est des Kanaks, je ne vois pas à quoi vous faîtes allusion. Il y a précisément eu dialogue. Celui-ci a débouché d’abord sur les accords de Matignon en 1988, qui a donné des garanties économiques et institutionnelles à la communauté kanak, et ensuite sur les accords de Nouméa en 1998, qui prévoient un transfert de souveraineté vers 2018, c’est-à-dire l’indépendance dans tous les domaines, sauf la défense, la sécurité, la justice et la monnaie, qui resteraient des compétences de la France. Cet accord a été approuvé par référendum. Est-ce une solution de ce type que vous préconisez pour le Nord Mali ?

3. Beaucoup de Maliens accusent la France de vouloir imposer une solution qui passe par le fédéralisme, contraire à la Constitution malienne, ou une large autonomie octroyée aux rebelles ?
La France est souvent accusée à tort et à travers. Je suis d’ailleurs reconnaissant à votre journal d’avoir reconnu récemment que la France était, avec l’Algérie et la Mauritanie, souvent prise comme bouc-émissaire. Les accusations dont elle est l’objet, cachent mal une incapacité à assumer leurs propres responsabilités de la part de certains acteurs maliens.
Je le redis avec la plus grande netteté. La France n’entend imposer aucune solution. Voyant s’amonceler les nuages fin 2011, elle a préconisé un dialogue entre toutes les communautés vivant dans le Nord Mali. Elle n’a été entendue ni par ceux qui pensaient qu’il suffisait de diviser pour régner, ni par ceux qui étaient partisans de la manière forte. Quand l’orage a éclaté, elle est restée sur cette même ligne, à savoir que la guerre n’est pas une solution, qu’il fallait cesser les combats au plus tôt et se mettre autour d’une table pour discuter des problèmes de statut, de sécurité et de développement à l’origine de la crise, sans autre limite que le respect de l’unité et de l’intégrité territoriale du Mali et la participation de toutes les communautés concernées.

4.Qu’en est-il des accusations selon lesquelles la France aurait secrètement armé les rebelles du MNLA contre le Mali ?
Que voulez-vous que je vous dise ? Quoi que je vous réponde, ceux qui ont envie de croire que la France a armé les rebelles le croiront et n’hésiteront pas à le colporter. Je suis effaré par les inepties qui circulent sur le net, qui ne résistent à aucune analyse sérieuse, mais qui néanmoins sont reprises benoîtement.
Dès le départ, la France a préconisé le désarmement des rentrants de Libye, tant que c’était encore possible. Elle n’a aucun intérêt à un éclatement du Mali qui déstabiliserait toute la zone sahélienne et qui ne pourrait que profiter aux terroristes et aux trafiquants de tous poils. C’est la raison pour laquelle elle a été le premier pays à se prononcer pour la sauvegarde de l’intégrité et de l’unité du Mali et qu’elle est à l’initiative de toutes les prises de position du Conseil de sécurité des Nations Unies allant en ce sens. Pourquoi voudriez-vous, dans ces conditions, qu’elle arme des rebelles ?

5. Paris est-elle favorable à une intervention étrangère pour libérer le Nord Mali ?
Paris est avant tout favorable à un dialogue et je note que le Président par intérim n’a pas dit autre chose dans son discours d’investiture. C’est la première carte à jouer.
Si la voie de la négociation ne permettait pas de résoudre la crise au Nord, l’intervention d’une force militaire pourrait avoir un sens, dès lors qu’elle répondrait à une demande des autorités maliennes et agirait sur la base d’un mandat et d’objectifs militaires définis en étroite concertation avec elles.

6. Pour la restauration de l’intégrité territoriale, la France a promis un appui logistique. Peut-on savoir de quelle nature et de quel ordre de grandeur ?
On ne peut pas définir la nature et l’ordre de grandeur d’un appui, tant que le besoin n’a pas été défini et la demande formulée.

7. Quelle appréciation Paris fait-elle des récentes arrestations de différentes personnalités et des accusations portées contre elles ?
Paris est opposé à tout pas en arrière dans le retour à l’ordre constitutionnel. Elle condamne par principe toute arrestation extra-judiciaire et toute détention sortant du cadre de la loi, a fortiori toute interpellation pouvant être interprêtée comme une forme de pression sur des personnes à raison de leurs idées ou de leurs convictions, et comme une manœuvre d’intimidation.

8. La France dit attendre la nomination d’un gouvernement civil à Bamako. Est-ce à dire que Paris ne veut pas voir un militaire dans le gouvernement de Transition ?
La formation du Gouvernement de Transition appartient aux seules autorités maliennes constitutionnelles, sans contraintes extérieures, ni intérieures. Le nouveau Premier ministre a toute notre confiance pour s’entourer des personnalités intégres qui lui sembleront les plus compétentes dans leur domaine respectif.

9. L’ancien Président malien renversé est réfugié à la Résidence de l’Ambassadeur du Sénégal au Mali. Paris est-elle disposée à l’accueillir sur son sol et lui accorder l’asile politique, quand bien même les Maliens souhaitent le voir traduire devant la justice pour haute trahison et divers crimes économiques ?
L’ancien Président séjourne aujourd’hui au Sénégal. Il n’a, à ma connaissance, adressé aucune demande d’asile à la France.

10. Comment la France perçoit l’avenir démocratique, économique et social du Mali après le putsch militaire et avec l’annexion des régions nord du pays.
Chaque pays connaît des hauts et des bas dans son histoire. La France est sortie ruinée de la Seconde Guerre mondiale. Elle a connu depuis d’autres épreuves qui l’ont ébranlée. Elle a résisté. Il en sera de même pour le Mali. Je crois qu’il y aura un certain nombre de leçons à tirer, le moment venu, de la double crise que le Mali traverse actuellement en termes de bonne gouvernance. On n’a jamais intérêt à laisser se développer la corruption et un climat général d’impunité, à se montrer complaisant avec les terroristes et les trafiquants en tous genres. Je suis convaincu que l’avenir du Mali passe par des élections libres et transparentes, par un retour à une véritable démocratie où le Parlement aura les moyens de jouer pleinement son rôle et où l’armée rentrera dans le rang. C’est la discipline qui fait la force d’une armée, autant que les hommes qui la composent et les moyens dont ils disposent. Je suis convaincu que le Mali a les ressources agricoles pour assurer à terme la sécurité alimentaire de sa population, pourvu que la pluviométrie soit favorable. Je suis convaincu que le Mali dispose dans son sous-sol des ressources propres à favoriser son développement. Il n’y a pas, à mes yeux, de fatalité à la pauvreté. Grâce à ces atouts, grâce à sa diaspora, grâce à l’aide de ses partenaires, le Mali peut remonter la pente.

Dernière modification : 08/05/2012

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